samedi 25 avril 2015

Chapitre 11 Une autre femme


Une autre femme

Garcia vit arriver une bobo, dans les quarante années de vol, petite, un peu timide, avec des grands yeux noirs, des cheveux bruns coupés au carré, assez jolie et dégageant une forte odeur de patchouli. Celle-ci connaissait bien Lamer mais, elle avait évité de se présenter au commissariat par peur de révéler sa relation intime avec la victime.
En effet elles auraient dû être ensemble pour un week-end prolongé dans le midi, mais son amie avait annulé parce qu'elle avait une urgence liée à « l'enfance en danger », avait-elle dit.  Elle n'avait pas voulu donner plus de précision malgré l'insistance de Patchouli qui, bien que frustrée de ce moment de détente, respecta les contraintes de sa compagne. Cela faisait cinq ans qu'elles étaient ensemble, elles s'étaient connues au travail.
Patchouli avait du demander sa mutation dans l'agglo pour protéger leur relation.

Garcia la trouvait digne et effondrée à la fois et bien que chatouillé dans ses fondamentaux de macho méditerranéen, il n'insista pas devant son chagrin. Il lui garantit la discrétion car il savait malgré tout, la fonction publique très frileuse, voire plus, sur les discriminations liées à l'homosexualité. Son reporting à la Transparence fut tendu et polémique.
Elle trouvait qu'il n'avait pas assez creusé, pas assez fouillé et furieuse, elle se rendit à l'appartement de Patchouli pour compléter l'interrogatoire. Elle avait besoin aussi de voir son environnement intime. L'appartement était petit dans un immeuble résidentiel. Patchouli fut étonnée de la voir et se mit sur la défensive. La collection de disques piqua sa curiosité, il y avait beaucoup de rock en roll et même du heavy métal.
Au commissariat elle avait aperçu une baba cool et là, elle avait devant elle une rockeuse pure et dure, avec un tatouage qui débordait de son tee shirt ouvert, il ne manquait que les bagues avec une tête de mort. Par la porte entrebâillée, elle entrevoyait une chambre aux murs noirs et aux volets fermés.

Sur la bibliothèque elle reconnut une photo qu'elle avait aussi vue chez Lamer. Elle en fit la remarque à Patchouli, ce qui eut pour effet de  la déstabiliser. L'émotion ?
Elle était face à une intelligence vive et originale, derrière une apparence sociale lisse, probablement tiraillée par un conflit identitaire interne dont la Transparence connaissait bien les contours. Leurs relations avec Lamer devaient être complexes tant leurs visions du monde faisaient le grand écart. Que d'ambivalences : un vrai château de cartes !
Elle la quitta tellement intriguée, qu'elle décida de retourner à l'appartement de la victime où elle demanda à Garcia de la rejoindre. Elle avait l'intuition que ce serait là qu'elle trouverait la réponse. Garcia se moqua d'elle, en lui rappelant que fonctionner à l'instinct c'était plutôt pour lui dans leur binôme.
Aussitôt la Transparence arrivée, décolla du mur  la photo de groupe avec Lamer et Patchouli. Elle l'observa attentivement pendant que Garcia faisait une nouvelle fouille de la chambre. Tous les tiroirs furent ouverts, lorsqu'il s'aperçut que dans le meuble à chaussures : une paire était incomplète Tous deux observèrent avec précision celle qui restait et qui avait un énorme talon en métal. Cela devait être dur de tenir en 'équilibre avec çà !
Soudain La Transparence sortit de sa poche la photo et elle remarqua que c'était les mêmes chaussures qui étaient portées par Lamer.

Il y avait dans la chambre, posés sur l'angle de la fenêtre, trois dossiers avec le logo de l'Institution de Lamer. Deux concernaient la protection de l'enfance avec des procédures de signalement et le troisième était celui de la mère du Généreux. Pourquoi Lamer avait-elle ramené ces dossiers chez elle ? Quelles étaient ses interrogations qu'elle se posait sur le dossier de la famille du Généreux ? Est-ce qu’il avait un élément qui justifiait les menaces qu'elle avait reçues ?
La Transparence prit le document avec l'idée de le soumettre à la Bretonne.
Elle arriva au centre social, trouva la porte fermée avec une affichette expliquant, que le personnel avait été victime d'incidents violents, et que l'établissement serait fermé jusqu'à la fin de la semaine ! Elle actionna la sonnerie sur le coté, la secrétaire après avoir vérifié que ce n'était pas un usager, vint s'enquérir de l'objet de la visite et ouvrit enfin.

Elle expliqua à la Transparence qu'un habitant connu par le service, qui vivait dans une caravane, était venu voir son assistante sociale pour réclamer une aide alimentaire car cela faisait deux jours qu'il n'avait pas mangé.
L'usager étant suivi par le CMP (centre médico-psychologique) pour usage régulier de produits stupéfiants divers et variés, l'A.S avait téléphoné à sa collègue pour vérifier qu'il n'avait pas déjà bénéficié d'une aide par leur structure durant le mois écoulé.
Celle-ci étant en vacances, l’A.S avait demandé à l'usager de revenir cinq jours plus tard.
Avant même que la secrétaire lui raconte la suite, la Transparence qui connaissait cet individu, devina sa réaction devant une réponse aussi absurde.

Le monsieur, à la corpulence impressionnante, la faim aidant et peut-être aussi le manque de médicaments, péta les plombs, renversa tout ce qu'il trouvait devant lui et proféra des menaces de mort envers l'AS.
Les collègues appelèrent la police et l'usager fut expulsé des lieux, laissant les professionnelles hébétées et tétanisées par cette décharge de violence. Bien sur on déclencha la réunionite, maladie si chère aux institutions, et décision fut prise de fermer le centre social.

La Bretonne confia qu'au vu du document, Lamer avait omis de faire une demande de FSL (fonds de solidarité pour le logement) qui en fait, était une aide  pour maintenir la personne chez elle. C'était une faute lourde, elle fulminait car il y avait pourtant tous les éléments de diagnostic et aucun justificatif ne manquait pour instruire le dossier.

La Transparence rentra chez elle, mit un bon vieux Marvin Gay sur la platine, pendant qu'elle se faisait couler un bain aux essences de fleurs d'oranger. Puis elle passa chez Garcia, déguster un succulent tagine aux pruneaux et amandes, avant de se rendre chez Pierre le Défroqué.
Avec ce dernier, elle avait besoin de parler de sa décision quant à Mel. Le Défroqué apprit ainsi avec stupeur la filiation de Mel et de la Transparence et pendant un instant il se sentit dans la peau d'un père incestueux. Mais maintenant qu'il était informé, il était frappé de voir qu'elles avaient les mêmes yeux et les mêmes expressions vives et plein d’humour même quand les situations étaient désespérées.

Il sortit quelques photos qu'il avait faites de Mel.
En effet, le Défroqué après avoir abandonné la magistrature, s'était mis à la photo. La Transparence lui trouvait beaucoup de talent, malgré une atmosphère toujours très sombre, voire désespérée, désenchantée aimait-il à dire,  de ses travaux. Il aimait la photo parce que c'était un instrument de l'intuition et de la spontanéité. Il se sentait impliqué quand il découpait le monde à travers le viseur. Il mettait ainsi sur une même ligne de mire la tête, l'œil et le cœur. Il lui offrit une photo de Mel où on la voyait faire un pas de danse au dessus d'une flaque d'eau. Ce cadeau mis la Transparence dans tous ses états et tout son corps semblait secoué de larmes.
Elle lui confia toute cette douleur et sa culpabilité de l'avoir abandonné enfant, douleur qu'elle avait enfouie en elle depuis des années.

Elle avait pris cette décision pour ne pas à se déchirer avec son ex mari, qui était tout à la fois le père et la mère pendant qu’elle, pétrie de féminisme, était par monts et par vaux pour gagner un peu d'argent. Cette blessure avait toujours été à vif, et surtout elle en reconnaissait les traces à chaque fois qu'elle voyait Mel.
Elle était revenue sur Grenoble lorsqu'elle avait su que son adolescence commençait à la faire tanguer de trop. Depuis tout s'était rétabli, Princesse Mel avait repris ses études de socio, puis s'était orientée vers le métier d'éducatrice de prévention. C'est ainsi qu'elle s'était installée avec sa demi-sœur dans le quartier.
La Transparence était fière d'elle, de son intelligence mais toujours inquiète de certaines de ses fréquentations. Mel aimait les rebelles, les rebuts, les fracassés de la société. Les petits frappes et la caillera aurait dit Garcia. Elle était à l'aise avec eux, le milieu étudiant l'insupportait et la gavait.
Puis elle s'était mis avec le Généreux, l'avait quitté, puis s'était remis avec lui quand il était rentré en prison : par culpabilité, amour, et solidarité, les trois à la fois, quoi qu'il en soit ce n'est pas à un flic qu'elle allait se confier.
Dans le cadre de son travail, la Transparence avait été en contact  avec Mel et elles avaient eu à agir ensemble pour éviter à des jeunes d'aller en prison.

La Transparence, pour la première fois, dormit chez Pierre. La nuit fut tendre.
Elle se réveilla à l'aube, l'esprit occupé par son enquête. Le mystère résidait dans l'appartement de Lamer.

Elle procéda à une nouvelle fouille, regarda à nouveau dans le placard à chaussures, puis la paire incomplète. Elle allait reposer accessoire en haussant les épaules devant tant de délires vestimentaires, lorsque Garcia s’en saisit.

Il venait de comprendre qu'il avait là, l'objet qui avait servi à tuer. Le bout du talon ressemblait à la marque retrouvée sur le crâne de la victime, un carré avec des angles arrondis. Fébriles, ils embarquèrent l'objet au labo photo et revinrent comparer les surfaces sur l'ordinateur du bureau : ils avaient enfin l'arme du crime.
Est-ce qu'il y avait eu un grain de sable qui avait fait basculer leur relation et transformer Patchouli en meurtrière ?
Etait-ce un tiers ? Quel était le mobile : la vengeance, l'argent, la jalousie ? Mais il était trop tard pour demander un mandat de perquisition.

Ils se retrouvèrent avec Garcia devant un jus insipide, qui les décida vite à déserter le commissariat, pour trouvé un endroit, où le café serait meilleur et dont Garcia appréciait la serveuse ; une jeune blonde aux cheveux oxydés, lèvres pulpées, décolleté profond et une jupe noire moulante qui laissait deviner le string.
Les fantasmes très tradis de Garcia, sur ce qui était pour lui l'éternel féminin, la faisait sourire et elle aimer à le taquiner la dessus. Garcia était un macho, espèce en voix de disparition dont il fallait sauvegarder un spécimen, bref un vrai sujet d’anthropologie.
La Transparence aimait ces plaisirs minuscules qui la réconciliaient avec la vie, marquant une pause dans ses emmerdes face aux questions métaphysiques des « sans toits affectifs » .

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