Le plateau du Vercors
La Transparence décida d'aller voir les
parents de Lamer. Ils habitaient à la campagne sur le plateau du Vercors. Seule
la mère était dans la maison, le père était aux champs entrain d'aider un
voisin pour sa récolte.
La mère était une femme humble avec un fort
accent italien qui avait fait huit enfants et qui semblait complètement
dépassée parce que pouvait arriver à ses enfants et en particulier à Lamer.
Elle ne comprenait pas le choix de vie de sa
fille qu'elle avait découvert après sa mort. Elle l'avait élevée dans la
religion catholique et semblait très choquée par la découverte de son
homosexualité.
Par la suite,
dans la conversation, la Transparence comprit qu'elle était tétanisée à l'idée
que son mari l'apprenne et s'oppose à un enterrement religieux.
Lamer semblait
avoir grandi avec ses frères et sœurs sans qu'on fasse particulièrement cas
d'elle. Le reste de la fratrie avait surtout opté pour des métiers dans le
commerce ou l'industrie.
Le frère ainé, cadre dans une entreprise
nationale, venait d'arriver dans la maison parentale et décrivait sa cadette
comme une sportive, peu enclin aux échanges et assez secrète au final. Il
comprenait mal le contenu de son travail et il disait être persuadé que c'était
une de ces racailles pour lesquelles elle se dévouait qui avait du
l'assassiner.
Quand à lui il ne connaissait pas du tout son
milieu amical ou professionnel, depuis qu'ils étaient devenus adultes ils ne se
voyaient que pour les repas de famille une fois par mois.
La Transparence repartit dubitative devant le
peu d'échanges qu'il semblait y avoir dans cette famille. Elle n'avait
recueilli aucun élément qui pouvait faire avancer concrètement l'enquête.
La Transparence rentra chez elle, rue de la
Commanderie à Echirolles, bredouille et fatiguée. Elle prit un bain tout en
mettant Noir Désir sur la platine CD.
Le téléphone sonna, c'était Pierre le
défroqué :
"Allo ça te dit un pot sur la place
Notre Dame ?"
"Je suis décalquée ce soir.”
Pierre était un homme dans la cinquantaine
passée, un regard franc dans un visage marqué par l'alcool et la dépression,
une allure élégante, plutôt pas mal.
C'était un ancien juge d'instruction qui
avait quitté la magistrature, usé qu'il était par l'institution, ses contradictions
et ses compromissions avec les bien placés de la société.
Avec la Transparence, ils étaient amants
quelquefois, mais en fait plutôt qu'une relation amoureuse, c’était juste une
alliance de deux solitudes.
La Transparence avait rencontré beaucoup
d'hommes, avait connu la fulgurance mais, maintenant à quarante cinq ans, elle
cherchait plutôt l'étayage.
Elle déclina l'invitation de Pierre le
Défroqué pour le lendemain, elle était trop fatiguée, et préférait, après un
bon bain, se plonger dans le dernier livre d'Alain Badiou, avec Aretha Franklin
en musique de fond.
Garcia, lui, était troublé, Lamer, l'a.s. assassinée,
le renseignait souvent sur tel ou tel habitant. Elle avait la trentaine passée,
petite, maigre, sautillant sans cesse, le regard fuyant et les doigts jaunis
par la cigarette. Son aspect n'était pas très engageant, mais bon, elle lui
rendait assez souvent service en lui donnant des informations qui s'avéraient
souvent précieuses pour serrer tel ou tel délinquant.
Il lui
fallait donc commencer l'enquête par une liste des usagers du centre social. Il
pensait à certains jeunes suivis par les services sociaux, jamais contents,
toujours insatisfaits et aigris par rapport à l'autorité et ses représentants. Il
détestait toute cette racaille, détestation qu'il partageait largement avec la
morte.
On n'avait pas retrouvé l'arme du crime et il
semblait que la victime connaissait
l'assassin, puisqu'il n'y avait pas eu effraction.
Dans une heure, il irait fait un saut dans
une des trois tours Dodero, où il se mettrait en planque pour observer le 13ème
étage de la tour 16, là où se retrouvaient tous les lépreux et fracassés du
quartier pour fumer, boire, se faire sucer et plus, les jours fastes. C'était
le pallier de la cour des miracles.
En chemin il croisa les éducateurs qui
l'évitèrent soigneusement : "ils avaient peur de perdre la confiance des
jeunes s'ils collaboraient ensemble" disaient-ils. Ceux-là aussi, il ne
les aimait pas !
Heureusement d'autres travailleurs sociaux
étaient plus coopératifs. Oh ! Il y en avait bien qui s'abritait derrière "le
secret professionnel", mais certains agents donnaient tellement de détails,
qu'il aurait fallu être stupide pour ne pas reconstituer le portrait et, de
plus ils étaient de plus en plus morts de trouille devant les habitants du
quartier.
C'était simple, dés qu'il y en avait un qui
pétait les plombs, l'Institution employeur leur payait une ou deux heures de
psy, quand ils n'exerçaient pas leur droit de retrait…
Alors le boulot du renseignement devenait
plus facile pour Garcia : les acteurs sociaux donnaient, donnaient…
Bof, il y en restait bien quelques-uns de récalcitrants
comme la Bretonne par exemple, mais guère peu.

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