jeudi 23 avril 2015

Chapitre 8 Aimer la pluie sans parapluie !


Aimer la pluie sans parapluie !

L'appartement de Steve était spacieux, avec des hauts plafonds et un plancher Hache et, comme dans les décors des  séries télé, il y avait une cheminée en marbre trônant dans le salon. L'espace était meublé avec goût avec des objets rapportés de voyages lointains. Tout cet ensemble ordonné, beau, douillet était totalement indifférent à Princesse Mel.

Aussitôt le seuil franchi, elle se scotcha à ses lèvres et l'entoura de ses bras avec fougue, puis elle descendit le long de son torse dont elle ouvrait la chemise avec élégance et lenteur. Ses mains arrivèrent à la ceinture en cuir Armani qu'elle défit en même temps que son autre main et sa bouche effleuraient le sexe gonflé de son homme.
Il s'agenouilla à son tour prit ses lèvres, ses seins, l'allongea sur le tapis en laine épaisse avant de s'enfouir en elle. Le plaisir fut intense comme à chaque fois entre eux.

Voilà plusieurs mois qu'ils s'étaient rencontrés dans le cadre du travail. Le regard de Princesse Mel, la grâce de sa gestuelle l'avait séduit immédiatement. Elle était au milieu d'un groupe d'habitants, qu'il avait voulu rencontrer, avant de valider une demande de subvention. Elle s'était approcher de lui pour lui asséner quelques vérités bien senties du genre : "Arrêtez avec vos injonctions du type méfiez-vous de vos appartenances, prenez de la distance pour acquérir de l'autonomie"…Puis elle s'était évanouie dans le paysage. Elle était tellement différente des autres personnes qu'il rencontrait souvent dans son travail; ces hommes ou femmes souvent de gauche,  quelquefois cathos, ou les deux à la fois, qui constituaient le bataillon de la gauche socialisante, qui avaient pour la plupart passé un peu de temps en Algérie, Tunisie ou au Maroc et qui à leur retour s'investissaient dans des associations où ils continuaient, au nom de la fraternité  à évangéliser à leurs manières et qui passaient d'une attitude de domination à celle du paternalisme.
Ils voulaient ramener les brebis égarées, jusqu'au jour où ces mêmes brebis avaient trouvé d'autres bergers qu'ils allaient alors combattre.

Steve avait bien essayé plusieurs stratégies pour revoir Princesse Mel, mais elle ne venait qu'une fois sur trois complètement indifférente à ses attentions. Princess Mel lui rappelait Zahra, qu’il avait rencontré lors d’un voyage au Maroc, où un ami l’avait invité. 

C’était une jeune femme grande, brune, une peau dorée et des cheveux frisés qu’elle portait sur le haut de la tête avec un turban coloré. Son ami avait un Riad, en pleine médina avec des volets en bois de cèdre et un patio à la mosaïque bleue et blanche, où son ami avait prévu, dés le lendemain de son arrivée, un repas avec des artistes et des écrivains comme il aimait en organiser.
L’ambiance y fut agréable et la pastilla aux pigeons délicieuse. Durant la soirée, Steve avait observé l’écrivain Kalili et Zahra. Celui-ci était lancé dans un jeu de séduction pendant que la jeune femme essayait en vain de lui parler de littérature et des droits de l’homme.
Steve, pris de compassion intellectuelle, s’était alors approché et avait entamé une discussion sur l’impact du bilinguisme dans l’imaginaire des écrivains arabes. Khalili s'éloigna dépité et la jeune femme sembla soulagée.

Zahra habitait en France où elle enseignait en banlieue, elle écrivait aussi et avait publié quelques articles dans une revue de psychosociologie. La conversation dévia très vite sur un registre plus intime  à savoir la nature des relations hommes- femmes, le tabou de la virginité et sa recrudescence dans les quartiers en France avec le retour du religieux qui renforçait le machisme.
Zahra évoquait avec lui les réflexions d’ados entendues dans sa classe. Elle se disait endettée et endeuillée face à cette génération, elle qui avait bénéficié d’une autre France, plus ouverte, plus sereine et sûre de son identité.
 Le contact entre eux fut tellement simple et agréable que par la suite il visita le pays avec elle et son frère Nizar. Leur trio était joyeux et léger, ces deux la avaient un tel goût des autres et ces moments passés avec eux, étaient toujours chargés d’étonnements. Steve était surpris par la curiosité sans fin de Zahra, lui qui l’avait perdu malgré son jeune âge. Elle semblait infatigable, gourmande et il aimait à contempler cette appétence relationnelle comme une véritable addiction à la vie.

Le téléphone de son bureau sonnait et l’activité professionnelle reprenait le dessus.

Puis, un jour, alors qu'il travaillait tard à ses dossiers, il la vit débarquer dans son bureau.
La suite se fit avec le plus grand naturel, et un soir alors qu'il la raccompagnait à la frontière de son quartier, elle se pencha vers lui pour l'embrasser.

Il savait si peu de choses sur elle, pas même si elle avait un petit ami, mais il ne la sentait pas complètement libre. Un jour, elle lui dit avec un grand naturel que son petit ami était sorti de prison sans donner plus de détails.
Peu importait, il était trop épris d'elle, de son corps, de son intelligence, de son amour de la vie.
Le confort dans lequel il vivait lui semblait triste et stérile face à cette fulgurance. 

Steve s'accrocha au présent avec force et angoisse. Il se refusait de penser à un futur qui risquait de lui enlever cette flamme, cette appétence qu’il découvrait avec elle.
Elle lui disait souvent qu'il fallait savoir s'abandonner au réel et « aimer la pluie sans parapluie ». Le chaos, les blessures n'étaient pas des ennemis pour accueillir la vie.

Quand ils parlaient ensemble des quartiers populaires, elle lui racontait des gens plein de nuances, d'hésitation, d'ambigüité, pris dans la diffraction du stigmate et du racisme qui les avait déconstruits et attaqués de l'intérieur. Elle lui faisait faire une révolution complète et toucher du doigt toutes ses représentations et préjugés.
Il se demandait, lui le diplômé de Sciences Politiques. Paris, au parcours linéaire et semé de certitudes, comment il pourrait continuer à travailler pour la politique de la ville après un tel chaos.

Mel aimait beaucoup de ce grand blond de vingt six ans, élégant, aux idées très à gauche et au nom curieusement british. Elle ne sentait chez lui aucun carriérisme. Elle craignait pour lui, elle se doutait que le système pouvait le broyer, lui le grain de sable que l'institution avait laissé passer.

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