Garcia et le Défroqué
La victime était comme lui, avec des parents d'origine italienne et
espagnole, Lamer savait ce que c'était qu'être Français, pas comme toute cette
racaille qui crachait à longueur de journée dans la soupe. Elle était repue de toutes les représentations et préjugés qu'elle avait pu se fabriquer dans son
travail et maintenant elle était sûre d'avoir le droit, la loi, la société avec
elle : Le Pen était à 20 %. Dans une autre vie, elle aurait aimé être flic,
avait-elle confié à Garcia.
Elle se voulait, à cause de l'origine de ses parents doublement
française, de celles qui en font deux fois plus. L'identité française était son combat quotidien, donc lorsqu'elle
recevait des habitants, elle se préparait différemment selon le patronyme
annoncé. Après elle étudiait le dossier de façon à ce qu'il coûte le moins
possible à l'Etat français. Intention louable lui avait rétorqué Garcia !
Sa planque dans la tour n'avait rien donné, il y avait peu de monde en
face, c'était d'ailleurs louche pour un vendredi soir; juste quelques barbus en
kamis* et baskets Nike.
Garcia quitta le quartier pour se diriger vers un bar du centre ville,
personne ne l'attendait chez lui, et sa chef devait être occupée avec son juge
à la noix, sinon il serait allé lui cuisiner un plat de chez lui, un petit riz aux crevettes
ou un couscous ou des mahjoubettes.
Il adorait la cuisine algérienne; c'était bien la seule chose qu'il
aimait de ce pays !
C’était un pays, où Garcia avait vu son frère Julio devenir fou et partir
se réfugier auprès du marabout qui surplombait Oran, à coté de la Vierge noire.
La légende familiale racontait que c’était suite à un grand chagrin
d’amour pour une mauresque dont la famille lui avait refusé la main.
Dans la famille on racontait aussi que grâce à sa folie Julio avait
développé des dons de divination qui faisait que beaucoup de femmes venaient le
consulter lorsqu’elles souhaitaient un mari ou un enfant.
Puis lorsque Julio sentit la menace de l’Indépendance et de l’exode qui
s’en suivit, il décida de s’exiler en rejoignant l’Andalousie en bateau, puis
il traversa la Catalogne puis les Pyrénées à pied et arriva enfin dans le
Lavandou où il s’installa dans la forêt des Maures où l’on respirait la lavande
et le genêt. Mais l’hiver soixante deux fut long et rude et on le retrouva un matin
recroquevillé, le corps recouvert de neige au pied d’un des rares pins d’Alep
au milieu des chênes lièges et des châtaigniers.
Garcia pensait que sa détestation de l’Algérie tenait à plus à cette
veille rancune, qu’au départ de sa famille du pays ensoleillé.
La Transparence avait elle aussi un lien avec ce pays mais il n’en savait
guère plus. La cuisine méditerranéenne d'ailleurs était une passion qu'il partageait
avec elle. Quelquefois il se faisait des concours de recettes.
Il appréciait beaucoup ces moments de grande complicité avec sa chef où
tous deux rivalisaient d'ingéniosité culinaire. Elle l'épatait par sa
connaissance fine de certaines épices qu'on utilisait dans les tagines et
autres chorbas.
Il l'aimait bien sa chef, bien qu'il la trouvait trop cool, trop
tolérante avec les jeunes et puis, quelle idée de prendre pour amant un juge et
de surcroit "défroqué" comme disaient les jeunes.
En effet, celui-ci avait laissé tomber les ors de la République. Un
jour il l'avait même entendu dire :
"le serment de loyauté, mais à qui ?
A l'Etat, aux gouvernants, à l'ordre social ?
Cette bonne blague
républicaine, l'ordre qu'on impose aux pauvres gens oui disait-il" !
Un
anarchiste total, dangereux pour l'ordre et la société pensait Garcia.
Pierre le Défroqué aimait à dire qu'il était parti au moment où on
entrait dans le post-Empire français ou américain donc en 2001.
Il préférait le peuple des bars avec qui il entretenait des relations
humides c-à-d très imbibées. Ces espaces
d'ivresse, qui pour lui étaient des espaces de liberté.

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