mercredi 22 avril 2015

Chapitre 5 Garcia et le Défroqué



Garcia et le Défroqué

La victime était comme lui, avec des parents d'origine italienne et espagnole, Lamer savait ce que c'était qu'être Français, pas comme toute cette racaille qui crachait à longueur de journée dans la soupe. Elle était repue de toutes les représentations et préjugés  qu'elle avait pu se fabriquer dans son travail et maintenant elle était sûre d'avoir le droit, la loi, la société avec elle : Le Pen était à 20 %. Dans une autre vie, elle aurait aimé être flic, avait-elle confié à Garcia. 

 Elle se voulait, à cause de l'origine de ses parents doublement française, de celles qui en font deux fois plus. L'identité française était son combat quotidien, donc lorsqu'elle recevait des habitants, elle se préparait différemment selon le patronyme annoncé. Après elle étudiait le dossier de façon à ce qu'il coûte le moins possible à l'Etat français. Intention louable lui avait rétorqué Garcia !

Sa planque dans la tour n'avait rien donné, il y avait peu de monde en face, c'était d'ailleurs louche pour un vendredi soir; juste quelques barbus en kamis* et baskets Nike.
Garcia quitta le quartier pour se diriger vers un bar du centre ville, personne ne l'attendait chez lui, et sa chef devait être occupée avec son juge à la noix, sinon il serait allé lui cuisiner un plat de chez lui, un petit riz aux crevettes ou un couscous ou des mahjoubettes.
Il adorait la cuisine algérienne; c'était bien la seule chose qu'il aimait de ce pays !
 
C’était un pays, où Garcia avait vu son frère Julio devenir fou et partir se réfugier auprès du marabout qui surplombait Oran, à coté de la Vierge noire.
La légende familiale racontait que c’était suite à un grand chagrin d’amour pour une mauresque dont la famille lui avait refusé la main.
Dans la famille on racontait aussi que grâce à sa folie Julio avait développé des dons de divination qui faisait que beaucoup de femmes venaient le consulter lorsqu’elles souhaitaient un mari ou un enfant.
Puis lorsque Julio sentit la menace de l’Indépendance et de l’exode qui s’en suivit, il décida de s’exiler en rejoignant l’Andalousie en bateau, puis il traversa la Catalogne puis les Pyrénées à pied et arriva enfin dans le Lavandou où il s’installa dans la forêt des Maures où l’on respirait la lavande et le genêt. Mais l’hiver soixante deux fut long et rude et on le retrouva un matin recroquevillé, le corps recouvert de neige au pied d’un des rares pins d’Alep au milieu des chênes lièges et des châtaigniers.
Garcia pensait que sa détestation de l’Algérie tenait à plus à cette veille rancune, qu’au départ de sa famille du pays ensoleillé.

La Transparence avait elle aussi un lien avec ce pays mais il n’en savait guère plus. La cuisine méditerranéenne d'ailleurs était une passion qu'il partageait avec elle. Quelquefois il se faisait des concours de recettes.
Il appréciait beaucoup ces moments de grande complicité avec sa chef où tous deux rivalisaient d'ingéniosité culinaire. Elle l'épatait par sa connaissance fine de certaines épices qu'on utilisait dans les tagines et autres chorbas.
Il l'aimait bien sa chef, bien qu'il la trouvait trop cool, trop tolérante avec les jeunes et puis, quelle idée de prendre pour amant un juge et de surcroit "défroqué" comme disaient les jeunes.

En effet, celui-ci avait laissé tomber les ors de la République. Un jour  il l'avait même entendu dire : "le serment de loyauté, mais à qui ?
A l'Etat, aux gouvernants, à l'ordre social ?
Cette bonne blague républicaine, l'ordre qu'on impose aux pauvres gens oui disait-il" ! 
Un anarchiste total, dangereux pour l'ordre et la société pensait Garcia.

Pierre le Défroqué aimait à dire qu'il était parti au moment où on entrait dans le post-Empire français ou américain donc en 2001.
Il préférait le peuple des bars avec qui il entretenait des relations humides c-à-d très imbibées.  Ces espaces d'ivresse, qui pour lui étaient des espaces de liberté.

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