L'hiver se terminait enfin, il avait été
long, froid, rugueux avec une lumière grise, les Grenoblois s’en plaignaient
encore.
La Transparence avait envie d’un voyage à Fez
pour ses odeurs de fleurs d’oranger, de cèdre et de thé, avec une terrasse pour
siroter un lait aux amandes, palabrer avec un voisin de table, de la pluie et
du beau temps, du goût de la cannelle sur le tagine aux abricots et à cette
évocation elle sentait ses lèvres devenir presque sucrées.
Elle se sentait en manque de sa médina, ses
pauvres, ses orgueilleux, ses femmes altières aux rires cristallins et aux
regards remplis de khôl et de séduction.
Elle sentait en elle le besoin de partir, de
s’éloigner pour arriver à perdre pied et s’oublier enfin.
Peut être qu'un hammam pourrait être un bon
palliatif ? Elle aimait ce rituel et à chaque fois qu'une amie venait à Grenoble, elles s'offraient un hammam
qui parfois se transformait en véritable séance d'autoanalyse gratuite et bucolique.
Le hammam était au fond d'une cour, avec un décor
à mi chemin entre l'Inde et le Maghreb, un peu trop bobo à son goût. La
conception des salles chaudes lui rappelait plutôt les bains turcs par la
sobriété de ses pierres grises, mais la salle de repos était orange, jaune,
rouge et le thé à la menthe venait récompenser les peaux gommées, parfumées et
douces.
Elle allait aussi au Yasmine en banlieue
grenobloise qui lui convenait par son coté populaire et son accueil à la mode
des campagnardes du bled par ses mamas
aux cheveux décolorés et la tayaba* au gommage rugueux mais efficace.
La nuit se faisait sourde et l’aube tardait à
se lever. Ses souvenirs étaient éveillés, se jetaient des pierres,
s’affrontaient puis s’estompaient. La nuit était lourde de pensées et d’images
multiples, de couleurs sans lumière.
La Transparence était inspectrice, elle était
arrivée dans le métier, après avoir bourlinguée pas mal dans le monde.
On l'appelait la Transparence à cause de sa
personnalité très compliquée, jamais elle ne se dévoilait, sauf quand elle
parlait cuisine avec son adjoint ou des séries TV les plus sirupeuses qui
soient.
Elle avait été affectée dans les quartiers
Sud de Grenoble là où les quartiers jouxtent l'agglo.
Là, il
y avait en face du Village Olympique, la frontière qui était l'avenue Renoir, puis un monument architectural qui s'appelait la
Villeneuve, tantôt glorifié, tantôt diabolisé, qui avait vu le jour avec une utopie urbaine, sociale,
éducative. En somme un projet social basé sur un idéal.
Depuis, quarante années étaient passées, la crise économique était là, plus
vive que jamais, et on était face à
trois générations de discrimination qui percutaient de plein fouet les
adolescents, les enfants, les parents, les écoles et même et surtout les professionnels de l'éducation et les
garants de l'ordre social.
C'était un lieu de superposition de
communautés très hétérogènes qui loin de s'entremêler, ne faisaient que se
côtoyer, soit dans une certaine indifférence, soit en entrant en conflit.
La ville aussi, s'était transformée et on
avait l'impression d'être dans une ville coloniale où en cercles concentriques,
on avait le quartier du pouvoir, la zone résidentielle, la zone des
"évolués" et enfin celle des indigènes.
Il s'était passé, ce quelque chose, qui fait
faire un pas de coté et qui devient étrangeté.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire