lundi 20 avril 2015

Chapitre 1 Un pas de côté

L'hiver se terminait enfin, il avait été long, froid, rugueux avec une lumière grise, les Grenoblois s’en plaignaient encore.

La Transparence avait envie d’un voyage à Fez pour ses odeurs de fleurs d’oranger, de cèdre et de thé, avec une terrasse pour siroter un lait aux amandes, palabrer avec un voisin de table, de la pluie et du beau temps, du goût de la cannelle sur le tagine aux abricots et à cette évocation elle sentait ses lèvres devenir presque sucrées.

Elle se sentait en manque de sa médina, ses pauvres, ses orgueilleux, ses femmes altières aux rires cristallins et aux regards remplis de khôl et de séduction.

Elle sentait en elle le besoin de partir, de s’éloigner pour arriver à perdre pied et s’oublier enfin.

Peut être qu'un hammam pourrait être un bon palliatif ? Elle aimait ce rituel et à chaque fois qu'une amie  venait à Grenoble, elles s'offraient un hammam qui parfois se transformait en véritable séance d'autoanalyse gratuite et  bucolique.

Le hammam était au fond d'une cour, avec un décor à mi chemin entre l'Inde et le Maghreb, un peu trop bobo à son goût. La conception des salles chaudes lui rappelait plutôt les bains turcs par la sobriété de ses pierres grises, mais la salle de repos était orange, jaune, rouge et le thé à la menthe venait récompenser les peaux gommées, parfumées et douces.
Elle allait aussi au Yasmine en banlieue grenobloise qui lui convenait par son coté populaire et son accueil à la mode des campagnardes du bled par  ses mamas aux cheveux décolorés et la tayaba* au gommage rugueux mais efficace.

La nuit se faisait sourde et l’aube tardait à se lever. Ses souvenirs étaient éveillés, se jetaient des pierres, s’affrontaient puis s’estompaient. La nuit était lourde de pensées et d’images multiples, de couleurs sans lumière.

La Transparence était inspectrice, elle était arrivée dans le métier, après avoir bourlinguée pas mal dans le monde.
On l'appelait la Transparence à cause de sa personnalité très compliquée, jamais elle ne se dévoilait, sauf quand elle parlait cuisine avec son adjoint ou des séries TV les plus sirupeuses qui soient.
Elle avait été affectée dans les quartiers Sud de Grenoble là où les quartiers jouxtent l'agglo.

Là,  il y avait en face du Village Olympique, la frontière qui était l'avenue Renoir, puis  un monument architectural qui s'appelait la Villeneuve, tantôt glorifié, tantôt diabolisé, qui avait  vu le jour avec une utopie urbaine, sociale, éducative. En somme un projet social basé sur un idéal.
Depuis, quarante années étaient  passées, la crise économique était là, plus vive que jamais, et on était  face à trois générations de discrimination qui percutaient de plein fouet les adolescents, les enfants, les parents, les écoles et même et surtout  les professionnels de l'éducation et les garants de l'ordre social.

C'était un lieu de superposition de communautés très hétérogènes qui loin de s'entremêler, ne faisaient que se côtoyer, soit dans une certaine indifférence, soit en entrant en conflit.

La ville aussi, s'était transformée et on avait l'impression d'être dans une ville coloniale où en cercles concentriques, on avait le quartier du pouvoir, la zone résidentielle, la zone des "évolués" et enfin celle des indigènes.
Il s'était passé, ce quelque chose, qui fait faire un pas de coté et qui devient étrangeté.


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