Le cache-cache des
mémoires partagées
Princess Mel lui précisa que leur père n'était pas au
courant, il était suffisamment furieux de cette mésalliance.
La Transparence raccrocha le téléphone, très
culpabilisée, par cette nouvelle. Elle n'avait rien pu faire, car les flics
étaient non seulement peu formés sur cette problématique, mais en plus et,
surtout, il n'y avait aucune loi qui pouvait protéger contre ce qu'elle considérait
comme une secte.
Elle avait pris sa décision, elle allait
revoir le père de Mel, après vingt quatre ans passés. Elle savait qu'il
habitait Fontaine, mais elle ne souhaitait pas perturber sa famille, aussi elle
décida de l'attendre là où elle savait qu'il venait se détendre au Salon de
thé, ex pâtisserie algérienne ans le vieux quartier de Grenoble. C'était un
petit détail qui lui avait été donné par Mel à son insu.
Elle le vit sortir, par chance, seul. Il
semblait perdu dans ses pensées, lorsqu'elle l'aborda. Il n'eut pas une seconde
d'hésitation pour la reconnaître. Ils se posèrent dans un des cafés de la place
Saint André, un charmant troqué aux boiseries anciennes et aux cloisons de
verre gravé.
Aux murs, une exposition d’un photographe
qu’elle appréciait particulièrement Hamid Debarrah, et dont le thème était la
transmission au travers d’objets du quotidien : une femme et une poterie,
un bijou kabyle, une empreinte à gâteau en bois, un flacon d’eau de fleur
d’oranger de Vallauris…
Elle l’entendait parler, assise en face de
lui et elle se surprenait à ne plus l’écouter : elle savait qu’à la fin de
ses phrases il y aurait encore un énorme égo. Cependant, depuis bien des mois
et même des années sans savoir à quand remontait ce souhait, elle avait oublié
le nombre, qu’elle souhaitait le revoir.
Au début de leur relation il y avait eu
beaucoup d’échanges et de joie partagée, parfois de disputes passionnées où
elle ressentait ce qui faisait le choc de leurs personnalités : ils
étaient tellement différents, l’égoïsme de l’un avait rencontré l’altruisme
sacrificiel de l’autre, aurait dit la psy…
A l’époque elle était une jeune femme à la
recherche identitaire plutôt floue ; son père avait quitté sa mère pour
retourner dans son pays d’origine. L’adolescence avait été remisée sans tracas
ni fracas, une perte en silence avec une tristesse dense. La France d’alors
était relativement tolérante malgré les séquelles dues à la guerre d’Algérie.
Aucune rancune ni aigreur dans son attitude,
le père de Mel paraissait presque
heureux de la revoir. Elle lui parla du mariage de sa deuxième fille. Il ne
découvrait pas qui était son gendre, et il l'avait déjà mise en garde, mais
elle n'entendait rien, tant elle semblait sous l’emprise de cette secte
salafiste*. Elle surinvestissait l'Islam qui devenait un support
quasi-existentiel et son seul espoir social. De plus elle tenait à le marquer par un niqab qui
devenait une sorte de frontière entre elle et les autres, qu’ils soient non
musulmans ou musulmans. Elle évoluait dans un monde bipolaire partagé entre
islamistes et islamophobes.
Le père était désespéré aux larmes, mais il
disait qu'il ne renoncerait pas à l’extraire de ce piège ! Puis ils parlèrent
de Mel, et là, son regard devenait inquiet, soupçonneux. Il disait ne pas
comprendre ce qu'elle faisait dans ce quartier, elle, qui avait fait des études
à l'université.
La Transparence lui dit que, peut-être elle
avait besoin de reconnaître la diversité de ses appartenances, son histoire
collective, avant de prendre de la distance. Quand elle évoqua son désir de lui
révéler sa filiation, le ton de la conversation se fit beaucoup moins amical.
La pluie commençait à tomber et la vue de la
façade XVIIème de l’ancien Tribunal se brouillait grâce à la densité de
l’averse. Elle aimait cette place autant l’été que l’hiver, avec sa vieille
église plutôt laide et son théâtre désuet. Le fleuve juste derrière signait la
frontière avec le quartier italien adossé au flanc de la montagne surmontée du
fort de la Bastille. Une statue avec un lion terrassant un serpent marquait
l’entrée de la rue et du quartier Saint Laurent. Encore attablée, son regard
s’accrochait à chaque goutte qui tombait jusqu’au sol. La température devenait
supportable et la lumière plus douce à cause de la pluie.
Et comme par le passé, il abrégea la
discussion. Il paya leurs consommations et partit, la laissant, désemparée
comme autrefois. Elle se leva surprise de sa résistance au vertige, le corps
lavé, plein d’épines et de pleurs sur des souvenirs qui devenaient rances.

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