vendredi 24 avril 2015

Chapitre 10 Le cache-cache des mémoires partagées


Le cache-cache des mémoires partagées

Princess Mel lui précisa que leur père n'était pas au courant, il était suffisamment furieux de cette mésalliance.
La Transparence raccrocha le téléphone, très culpabilisée, par cette nouvelle. Elle n'avait rien pu faire, car les flics étaient non seulement peu formés sur cette problématique, mais en plus et, surtout, il n'y avait aucune loi qui pouvait protéger contre ce qu'elle considérait comme une secte.

Elle avait pris sa décision, elle allait revoir le père de Mel, après vingt quatre ans passés. Elle savait qu'il habitait Fontaine, mais elle ne souhaitait pas perturber sa famille, aussi elle décida de l'attendre là où elle savait qu'il venait se détendre au Salon de thé, ex pâtisserie algérienne ans le vieux quartier de Grenoble. C'était un petit détail qui lui avait été donné par Mel à son insu.
Elle le vit sortir, par chance, seul. Il semblait perdu dans ses pensées, lorsqu'elle l'aborda. Il n'eut pas une seconde d'hésitation pour la reconnaître. Ils se posèrent dans un des cafés de la place Saint André, un charmant troqué aux boiseries anciennes et aux cloisons de verre gravé.

Aux murs, une exposition d’un photographe qu’elle appréciait particulièrement Hamid Debarrah, et dont le thème était la transmission au travers d’objets du quotidien : une femme et une poterie, un bijou kabyle, une empreinte à gâteau en bois, un flacon d’eau de fleur d’oranger de Vallauris…
Elle l’entendait parler, assise en face de lui et elle se surprenait à ne plus l’écouter : elle savait qu’à la fin de ses phrases il y aurait encore un énorme égo. Cependant, depuis bien des mois et même des années sans savoir à quand remontait ce souhait, elle avait oublié le nombre, qu’elle souhaitait le revoir.
Au début de leur relation il y avait eu beaucoup d’échanges et de joie partagée, parfois de disputes passionnées où elle ressentait ce qui faisait le choc de leurs personnalités : ils étaient tellement différents, l’égoïsme de l’un avait rencontré l’altruisme sacrificiel de l’autre, aurait dit la psy…
A l’époque elle était une jeune femme à la recherche identitaire plutôt floue ; son père avait quitté sa mère pour retourner dans son pays d’origine. L’adolescence avait été remisée sans tracas ni fracas, une perte en silence avec une tristesse dense. La France d’alors était relativement tolérante malgré les séquelles dues à la guerre d’Algérie.

Aucune rancune ni aigreur dans son attitude, le père de Mel  paraissait presque heureux de la revoir. Elle lui parla du mariage de sa deuxième fille. Il ne découvrait pas qui était son gendre, et il l'avait déjà mise en garde, mais elle n'entendait rien, tant elle semblait sous l’emprise de cette secte salafiste*. Elle surinvestissait l'Islam qui devenait un support quasi-existentiel et son seul espoir social. De plus  elle tenait à le marquer par un niqab qui devenait une sorte de frontière entre elle et les autres, qu’ils soient non musulmans ou musulmans. Elle évoluait dans un monde bipolaire partagé entre islamistes et islamophobes.

Le père était désespéré aux larmes, mais il disait qu'il ne renoncerait pas à l’extraire de ce piège ! Puis ils parlèrent de Mel, et là, son regard devenait inquiet, soupçonneux. Il disait ne pas comprendre ce qu'elle faisait dans ce quartier, elle, qui avait fait des études à l'université.
La Transparence lui dit que, peut-être elle avait besoin de reconnaître la diversité de ses appartenances, son histoire collective, avant de prendre de la distance. Quand elle évoqua son désir de lui révéler sa filiation, le ton de la conversation se fit beaucoup moins amical.

La pluie commençait à tomber et la vue de la façade XVIIème de l’ancien Tribunal se brouillait grâce à la densité de l’averse. Elle aimait cette place autant l’été que l’hiver, avec sa vieille église plutôt laide et son théâtre désuet. Le fleuve juste derrière signait la frontière avec le quartier italien adossé au flanc de la montagne surmontée du fort de la Bastille. Une statue avec un lion terrassant un serpent marquait l’entrée de la rue et du quartier Saint Laurent. Encore attablée, son regard s’accrochait à chaque goutte qui tombait jusqu’au sol. La température devenait supportable et la lumière plus douce à cause de la pluie.

Et comme par le passé, il abrégea la discussion. Il paya leurs consommations et partit, la laissant, désemparée comme autrefois. Elle se leva surprise de sa résistance au vertige, le corps lavé, plein d’épines et de pleurs sur des souvenirs qui devenaient rances.

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