lundi 20 avril 2015

Chapitre 2 Un plat de calentica



Un plat de calentica

Le métier de flic avait beaucoup changé, dans les années 70, le grand banditisme était très développé dans la ville comme dans d'autres métropoles, les mafieux d'origines italienne et maghrébine s'affrontaient à grand renfort d'armes pour, en fait, contrôler les réseaux de prostitutions et les casinos.

Depuis les années 80 le commerce de la drogue avait pris le relais et les jeunes caïds sont devenus polyvalents; ils gèrent toujours de la drogue mais aussi du braquage et il y a beaucoup de fric en jeu…

La Transparence se voulait loin du pathos de la chronique sociale des quartiers et des discours clivés. Elle était petite, plutôt ronde avec de jolis yeux bleus bordés par des cheveux bruns et une vraie rudesse de contact, sans pour autant être masculine.

Elle savait très bien manier la langue de bois institutionnelle, quand elle se retrouvait au milieu des huiles. En fait la Transparence était bicéphale : un cerveau pour la rue, un cerveau pour la préfecture ou la mairie.

Son adjoint était un petit mec brun, fils de Pieds Noirs d'Oran et grand spécialiste de la calentica, ce plat à base de farine de pois chiches, legs de la communauté juive espagnole installée à Oran et qu'on servait sur le pouce en portion découpée mis sur du pain chaud et saupoudré de cumin.
Ses parents espagnols étaient venus en France en 62 et lui à sa manière continuait la guerre d'Algérie en faisait la chasse aux petites crapules du quartier...

Francisco Garcia fonctionnait à l'instinct et se complétait tout à fait avec la Transparence qui était une cérébrale.
La Transparence était entrain de déguster une calentica lorsqu'elle reçu un coup de fil  de son adjoint :
"Allo chef, une femme a été retrouvée morte."
"Un accident ?"
"Non, probablement assassinée."
"Où ça ?"
" Avenue Renoir".
"Je te rejoins tout de suite !"

La Transparence et son adjoint Garcia arrivèrent rapidement sur les lieux. La victime était une femme du nom de Lamer, la trentaine passée, qui travaillait dans un centre communal où, elle était assistante sociale (A.S). Elle avait été frappée par un objet contendant derrière le crane d'après le médecin légiste.

Le corps était étendu sur le sol, sur le coté d’où on voyait sous l'épaisseur du sang l'impact du coup, en bas du cervelet un carré avec des angles arrondis d'environ un centimètre.
Rien n'avait été touché apparemment; il y avait encore une somme de quatre cent euros dans le tiroir de la table de chevet. Sur la commode de la chambre une boite à bijoux avec un bracelet, une chaine et un médaillon en or. Le vol ne semblait pas être le mobile.

La Transparence jeta un coup d'œil sur les relevés bancaires où elle remarqua un retrait de trois mille euros, puis un virement de la même somme, vingt quatre heures après.

L'appartement était un T3 au deuxième étage. Il ne semblait pas y avoir eu effraction. Le salon, dans lequel on l'avait trouvée, était plutôt coquet avec un canapé en cuir noir, deux fauteuils rouges et un bureau en bois au dessus duquel il y avait des images, des cartes postales et des photos dont une où l'on voyait la victime, au milieu d'autre femmes, en tenue gothique plutôt chic montée sur des chaussures à très hauts talons. Quelques revues et un journal étaient éparpillés sur le parquet.

Dans la deuxième photo on voyait l'assistante sociale dite Lamer, devant le centre social prés de la passerelle et la troisième était une reproduction de Cartier Bresson avec un homme qui saute comme un danseur sur une flaque d'eau.

Au sol, un tapis berbère, "de ceux qu'on offre aux mariées" lui expliquait Garcia, en expert.
La cuisine était réduite à sa plus simple expression : frigo, machine à laver, micro ondes et sur l'étage de la vaisselle qui semblait ancienne et dont certains plats étaient ébréchés.

Le témoin, qui avait appelée le central, racontait que la victime aurait du être en week end prolongé et qu'elle lui avait demandé de venir arroser les plantes.
Le témoin était en fait la collègue de Lamer. La Transparence l'interrogea :
Est-ce qu'elle lui connaissait des ennemis?
Avait-elle un petit ami ?
La collègue n'était pas très loquace : elle avait juste exceptionnellement, accepté de lui rendre service et, d'habitude, toutes deux n'avaient que des relations professionnelles.
Cependant elle semblait hésitante quand aux rapports que la morte entretenait avec les usagers du centre social et, en bonne fonctionnaire, elle se retrancha derrière son institution en donnant le nom de son chef.
"De toute façon, dit-elle, cela ne faisait que trois mois qu'on travaillait ensemble !"
"Mes collègues seront mieux à même de répondre à vos questions, Inspecteur !".
Elle donna quand même le nom de ses trois autres collègues, avec celui du centre social, où elle travaillait avec la victime.

Rentrée au commissariat la Transparence téléphona à la banque pour vérifier ces histoires de trois mille euros. Celle-ci lui confirma qu'il n'y avait aucune tentative frauduleuse c'était bien Lamer elle-même qui avait fait ces opérations.

Il était tard pour commencer l'enquête et on était vieille de week end, et déjà elle pestait contre l'occupation militaire de son emploi du temps par des choses absurdes de sa vie : passer une heure à la banque, deux heures à réparer son téléphone portable, quarante cinq minutes pour faire une lessive…

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