Le métier de flic avait beaucoup changé, dans
les années 70, le grand banditisme était très développé dans la ville comme
dans d'autres métropoles, les mafieux d'origines italienne et maghrébine
s'affrontaient à grand renfort d'armes pour, en fait, contrôler les réseaux de
prostitutions et les casinos.
Depuis les années 80 le commerce de la drogue
avait pris le relais et les jeunes caïds sont devenus polyvalents; ils gèrent
toujours de la drogue mais aussi du braquage et il y a beaucoup de fric en jeu…
La Transparence se voulait loin du pathos de
la chronique sociale des quartiers et des discours clivés. Elle était petite,
plutôt ronde avec de jolis yeux bleus bordés par des cheveux bruns et une vraie
rudesse de contact, sans pour autant être masculine.
Elle savait très bien manier la langue de
bois institutionnelle, quand elle se retrouvait au milieu des huiles. En fait
la Transparence était bicéphale : un cerveau pour la rue, un cerveau pour la
préfecture ou la mairie.
Son adjoint était un petit mec brun, fils de
Pieds Noirs d'Oran et grand spécialiste de la calentica, ce plat à base de
farine de pois chiches, legs de la communauté juive espagnole installée à Oran
et qu'on servait sur le pouce en portion découpée mis sur du pain chaud et
saupoudré de cumin.
Ses parents espagnols étaient venus en France
en 62 et lui à sa manière continuait la guerre d'Algérie en faisait la chasse
aux petites crapules du quartier...
Francisco Garcia fonctionnait à l'instinct et
se complétait tout à fait avec la Transparence qui était une cérébrale.
La Transparence était entrain de déguster une
calentica lorsqu'elle reçu un coup de fil
de son adjoint :
"Allo chef, une femme a été retrouvée
morte."
"Un accident ?"
"Non, probablement assassinée."
"Où ça ?"
" Avenue Renoir".
"Je te rejoins tout de suite !"
La Transparence et son adjoint Garcia
arrivèrent rapidement sur les lieux. La victime était une femme du nom de
Lamer, la trentaine passée, qui travaillait dans un centre communal où, elle
était assistante sociale (A.S). Elle avait été frappée par un objet contendant
derrière le crane d'après le médecin légiste.
Le corps était étendu sur le sol, sur le coté
d’où on voyait sous l'épaisseur du sang l'impact du coup, en bas du cervelet un
carré avec des angles arrondis d'environ un centimètre.
Rien n'avait été touché apparemment; il y
avait encore une somme de quatre cent euros dans le tiroir de la table de
chevet. Sur la commode de la chambre une boite à bijoux avec un bracelet, une
chaine et un médaillon en or. Le vol ne semblait pas être le mobile.
La Transparence jeta un coup d'œil sur les
relevés bancaires où elle remarqua un retrait de trois mille euros, puis un
virement de la même somme, vingt quatre heures après.
L'appartement était un T3 au deuxième étage.
Il ne semblait pas y avoir eu effraction. Le salon, dans lequel on l'avait
trouvée, était plutôt coquet avec un canapé en cuir noir, deux fauteuils rouges
et un bureau en bois au dessus duquel il y avait des images, des cartes
postales et des photos dont une où l'on voyait la victime, au milieu d'autre
femmes, en tenue gothique plutôt chic montée sur des chaussures à très hauts
talons. Quelques revues et un journal étaient éparpillés sur le parquet.
Dans la deuxième photo on voyait l'assistante
sociale dite Lamer, devant le centre social prés de la passerelle et la
troisième était une reproduction de Cartier Bresson avec un homme qui saute
comme un danseur sur une flaque d'eau.
Au sol, un tapis berbère, "de ceux qu'on
offre aux mariées" lui expliquait Garcia, en expert.
La cuisine était réduite à sa plus simple
expression : frigo, machine à laver, micro ondes et sur l'étage de la vaisselle
qui semblait ancienne et dont certains plats étaient ébréchés.
Le témoin, qui avait appelée le central,
racontait que la victime aurait du être en week end prolongé et qu'elle lui
avait demandé de venir arroser les plantes.
Le témoin était en fait la collègue de Lamer.
La Transparence l'interrogea :
Est-ce qu'elle lui connaissait des ennemis?
Avait-elle un petit ami ?
La collègue n'était pas très loquace : elle
avait juste exceptionnellement, accepté de lui rendre service et, d'habitude,
toutes deux n'avaient que des relations professionnelles.
Cependant elle semblait hésitante quand aux
rapports que la morte entretenait avec les usagers du centre social et, en
bonne fonctionnaire, elle se retrancha derrière son institution en donnant le
nom de son chef.
"De toute façon, dit-elle, cela ne
faisait que trois mois qu'on travaillait ensemble !"
"Mes collègues seront mieux à même de
répondre à vos questions, Inspecteur !".
Elle donna quand même le nom de ses trois
autres collègues, avec celui du centre social, où elle travaillait avec la
victime.
Rentrée au commissariat la Transparence
téléphona à la banque pour vérifier ces histoires de trois mille euros.
Celle-ci lui confirma qu'il n'y avait aucune tentative frauduleuse c'était bien
Lamer elle-même qui avait fait ces opérations.
Il était tard pour commencer l'enquête et on
était vieille de week end, et déjà elle pestait contre l'occupation militaire
de son emploi du temps par des choses absurdes de sa vie : passer une heure à
la banque, deux heures à réparer son téléphone portable, quarante cinq minutes
pour faire une lessive…

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